Architecture
Temploux : la passion des courbes
Sur les hauteurs namuroises, l’architecte Hubert Sauvage a planté un spectaculaire premier manifeste d’architecture organique: sa maison, un lieu très personnel. Soit 300 m2 d’un vaisseau mariant bois, pierres du pays et verre. Ses inspirateurs ? Horta, Gaudi et l’architecte Henri Chaumont.
Chez les Sauvage, le bâtiment fait partie des gènes. “Mon père, émigré économique du Nord de l’Hexagone, a fondé une entreprise de faux plafonds-cloisons à quelques kilomètres de Namur. Ado, j’ai passé beaucoup de vacances à travailler pour ses chantiers. Aujourd’hui je suis, par exemple, capable de montrer truelle en main un travail de maçonnerie que je voudrais voir exécuter de telle ou telle manière particulière. Je ne suis pas un architecte en col blanc”.
Car Hubert Sauvage, entre-temps, est bien devenu architecte. Pour en arriver là, le cheminement aura été à l’image de cet optimiste détestant lignes épurées et formatées : tout en courbes. “Chez les bons frères, ni matheux ni littéraire, je me suis aperçu que j’aimais bien le dessin. Je connaissais bien les métiers du bâtiment et que c’est notamment la haine des langues qui m’a poussé dans de tels bras : je recevais des coups de… latte – une ligne ! – du prof de néerlandais pour mes médiocres prestations. Saint-Louis de Namur dont je suivais les cours organisait des orientations en soirée. Après avoir rencontré un architecte, je me suis dit pourquoi pas l’architecture ?”
Exercice grandeur nature
Le jeune Namurois pose son baluchon près du Carré à Liège, copie principautaire du Quartier Latin. “A l’Institut supérieur d’architecture Lambert Lombard, j’ai marié mes cinq années d’études à deux années de rattrapage en dessin. J’ai ramé mais c’est là que j’ai compris définitivement que le geste architectural ne se résumait pas uniquement à des préfabriqués quatre façades ! Je me suis découvert une passion pour la courbe, pour la chipote.”
Sauvage propose à l’un de ses mentors - le professeur Chaumont, “fils de menuisier et architecte un peu frappadingue, de ces gens de la matière tout à fait différents de l’architecte moyen” – d’aller l’aider, ici et là, à construire sa maison personnelle. “Je suis arrivé pour la construction des fondations, des voûtes en grès d’arkose”. Passionné d’architecture organique, Henri Chaumont érige en effet depuis près de vingt ans, entre cours et pratique professionnelle, sa maison familiale sur les premiers contreforts ardennais.
Là, à Mormont-Erezée, l’œuvre s’érige patiemment, utilisant en abondance la pierre de pays pour les soubassements, du bois pour bardages et habillement intérieur, du verre en quantité, partout. Son épouse céramiste s’est occupée des sols du rez, parois et baignoire de la salle d’eau, plans de travail, vaisselle de table, …vitraux de certaines boiseries extérieures. Elle les a parés d’argile ouvragé homemade, multipliant les couleurs et des courbes très Art Nouveau.
Tout en courbes, aussi
Ce chantier pour compte d’autrui a manifestement profondément inspiré l’encore étudiant Hubert Sauvage. “Nous entretenions des rapports de disciple à maître, pas très éloignés du compagnonnage. J’ai alors réalisé mon premier vrai projet pour mes parents, de la table à dessin à la maçonnerie, en utilisant beaucoup de matériaux de récupération : une bergerie elliptique en forme de nef inversée”.
Sauvage a utilisé, là, la pierre du coin (Rhisnes), beaucoup de brique (voûtes) et du béton pour parachever. “J’ai enchaîné un an de stage au bureau Chaumont, une autre époque: on allait faire les photocopies chez le curé ! La deuxième année, j’ai effectué un stage beaucoup plus technique et administratif à Malonne. Ce n’était pas ce que je voulais faire”. Le Temploutois se mettra plutôt au service de l’architecture organique, avec une vision plus évolutive.
Elle intègrera aussi les progrès de l’écologie : recyclage sophistiqué de l’eau de pluie, emploi d’énergies alternatives (pompes à chaleur, poêles à bois), toilettes sèches, circuits d’approvisionnement courts. “J’ai commencé piano : une toiture sans courbe, une véranda un peu simple, un garage chez un ancien ami de patro, une annexe chez des amis de mes parents”.
Œuvre-vitrine
Les Sauvage achètent leur terrain temploutois en 1999. Après les soubassements en grès de Rhisnes de cette future maison personnelle, le jeune architecte et un maçon de Flawinne s’attaquent aux maçonneries, de la dalle jusqu’au faîte. Le duo entreprend ainsi un vaste corps de logis à étage: immense séjour, bureau, salle de bain et chambres “volontairement petites, cocoon mais sans chauffage”, flanquées de larges couloirs dédiés aussi au rangement pour tout le monde. La salle de jeu voisine l’espace de travail, pour “créer un espace commun de vie entre nous et nos enfants”.
La masse suivante est occupée par un espace tampon : la cuisine panoramique, très lumineuse, ouvrant à la fois sur la maison et l’immense jardin précédé d’une terrasse tout… en courbe. Ce deuxième lieu de séjour amène à la tour, lieu de distribution des entrée voutée, cellier et escaliers, “support, à terme, d’une éolienne. On complète pour l’instant avec une petite aile sur le côté. Elle comprendra une petite chambre, des toilettes et un abri pour le brol”.
Les matériaux utilisés ont tous été acquis en circuits courts. Ainsi, les plafonds intérieurs sans ligne droite sont constitués de frêne cœur d’olive, les châssis sont en pin des Vosges, le bardage, du bois de mélèze. Même les tuiles en toiture sont en bois. Certaines argiles proviennent des terres excavées… sur place pour construire les soubassements. Elles habillent les murs intérieurs, colorés de blanc cassé, gris et violet!
Les 300 m2 -bientôt 350 avec la petite aile finalisée- ne sont pas passés inaperçus dans la région, attirant la clientèle. Du seul maître à bord initial, Architecture et Nature s’est muée en coopérative forte désormais de 8 architectes. “Nous avons construit plusieurs habitats groupés à vocation passive sur les mêmes principes : ici à Temploux et Buzet-Floreffe mais aussi dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres autour de Namur, notre aire de jeu naturelle”.
Philippe GOLARD.
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