ALBERT ET LES NEUNEUS
L’autre jour, le Roi est passé à la rédaction à Bouge. Si, je te jure : Albert II était en visite à Sudpresse, t’as pas vu Place Royale ? Depuis je plains Albert. Pour sa venue, on avait rangé et nettoyé la rédaction de fond en comble, repeint l’accueil, récuré les WC et transformé complètement la cafèt. Personnellement, j’ai viré de mon bureau la photo d’Alizée Poulicek en string, et un dessin censuré (par moi, comme quoi tout arrive) d’Emily Hoyos. On a essayé de faire rentrer dans une armoire un casier de bières qui traînait en dessous des bureaux (au cas où Albert aurait fait la visite à quatre pattes) mais la porte ne fermait plus très bien. On a jeté des centaines de papiers, des pas importants, des courriers non ouverts (« tiens, le voilà le droit de réponse d’Eerdekens ! »), et puis évidemment des documents indispensables dont on s’apercevra de la disparition au moment où on en aura vraiment besoin. On s’était tous fait beau, et la plupart des mecs portaient le blazer et la cravate, sans doute pour la première fois de leur vie au journal. Que dire encore ? On avait même laissé traîné négligemment un supplément consacré au Roi où, pour une fois, on ne rigolait pas de Laurent. On avait mis un petit écriteau « réservé » sur une chiotte des fois que bon, tu m’as compris. Et enfin on a blindé les rédactions vides à cette heure de la journée de jeunes stagiaires figurants.
Bref c’était tellement clean qu’un collègue m’a dit : « Il va croire qu’on ne fout rien ici ». Et c’est pas faux. Le Roi a eu droit à une vision désincarnée de la vie d’un journal, mais c’est normal : on n’allait pas l’inviter en plein bouclage, quand ça pue la sueur, que les téléphones chauffent, que les sandwichs de midi achèvent de couler sur les bureaux. Depuis, je le plains, Albert. Il a visité un journal mais en fait il n’a rien vu. Je me dis qu’à chaque sortie ce doit être pareil : entre la volonté de laisser un bon souvenir au Souverain, de donner à Anne Quevrain les meilleures images qui soient, et puis les impératifs protocolaires, les nécessités liées à la sécurité du Roi, et j’en passe, cela ressemble peu à la vraie vie.
Tu imagines ? Albert vit dans un Palais immense et vide, et quand il en sort, il ne visite que des lieux qui sentent la peinture, avec des gens qui portent la cravate et qui parlent tout bas au téléphone. Quand il va à la toilette, ça sent toujours bon parce que personne n’y est allé depuis trois jours. Et quand il pose des questions, il s’entend répondre des banalités à longueur d’année. Quand enfin il repart, il y a toujours des petits enfants qui agitent des petits fanions. Pour le Roi, tous les Belges sont des neuneus à sourire figé, et leurs enfants des retardés scolaires qui ont toujours congé. Quelle horreur ! C’est inhumain, ce qu’on lui fait vivre. Je me demande comment la question de la dotation royale peut encore surgir dans les débats politiques : c’est évident, qu’il faut le dédommager de cette vie ingrate !
Ma phrase préférée cette semaine
« Vous êtes impertinent mais le politique doit l’accepter » (Jacques Etienne à La Meuse)
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