L’enfer quotidien des agents de la Stib: insultes, mépris et agressions!
Iliaz Tahiraj était superviseur à la Stib. Il en est mort, abattu en faisant son boulot. Emotion à la Stib, le plus grand employeur bruxellois. Grève surprise, marche silencieuse, réunion avec les responsables politiques: les agents de la Stib témoignent «enfin» de leur vie quotidienne. Leur «combat»...
Isabelle est mère de quatre enfants. Et chauffeur de bus à la Stib depuis 6 ans, sur les «mauvaises lignes», «mais finalement il n’y en a pas de bonnes ou de mauvaises… »: 46 (De Brouckère – Moortebeek) - 49 (Bockstael-Gare du Midi). Molenbeek, Cureghem, Abattoirs…: des lignes où la population est difficile, les agressions quotidiennes. «On part le matin au combat, alors qu’on part travailler… C’est malheureux! Quand je pars le matin, je me demande si je vais rentrer le soir avec un bon esprit: le métier est très stressant, les horaires difficiles. Et la violence est partout. C’est un malaise général dans Bruxelles: des petites bandes qui ne vont pas à l’école, qui cassent tout, devant vous… J’en ai vu arracher leur sac à des dames à Saint-Guidon. C’est un problème récurrent de la société; on n’investit pas les bons budgets aux bons endroits: l’éducation des gosses, la base. Si la base est mauvaise, le tronc est pourri. Les pieds sur les banquettes, la musique qui va trop fort, les poubelles qu’on n’utilise pas: toute l’éducation est à refaire, mais il est probablement trop tard».
Menacée de mort pour 13,50 €
«Quand elle part», lance Pascal, son mari, «j’espère que je vais la revoir. Elle circule dans des quartiers pourris; on l’insulte au point qu’elle n’ose plus vérifier les titres de transport. Dans les transports en commun, il y a des agressions verbales tous les jours, physiques souvent. Un collègue, braqué pour 40 €; une autre à qui on a mis un révolver sur la tempe pour 13,50 €. Il ne se passe pas un jour sans qu’elle en parle à la maison, alors qu'elle adore rouler. C’est une passion. Un matin, elle a décidé de changer de métier, et j’étais à fond derrière elle. Mais il y a un vrai sentiment d’insécurité: ce qui est arrivé est triste, mais pas étonnant. On laisse tout aller… En quelques jours, on a eu un policier qui a été tué gratuitement. Qui doit nous défendre. Un agent de la Stib, qui doit nous conduire. Sous le coup de l’émotion, on va avoir de belles promesses, qui vont rester lettre morte».
Pascal ne cache pas son amertume, il est loin d’être le seul. «Comme toujours on va minimiser les faits. Déjà, le « présumé coupable », dans un article paru le jour de la marche silencieuse, est reconnu comme «quelqu’un de cool». Moi, je suis cool, il ne me viendrait pas l‘idée de frapper quelqu’un! Déjà, il n’aurait donné qu’un seul coup de poing, alors que la victime était défigurée au point que l’on a dû vérifier ses papiers pour l’identifier!».
Laxisme et enfant-roi: cocktail détonnant
Les agents ne sont pas formés pour affronter cette violence. «On leur dit : «Restez calme, poli. Enfermez-vous. Quand vous vous sentez en danger, poussez sur le bouton de secours». Les agents arrivent dans les 5 minutes, parfois plus vite, parfois moins vite….Mais c’est quoi se sentir en danger? Si ma femme doit appeler dès qu’elle est insultée, elle n’arrêterait jamais!».
Une solution? L’éducation. Oser éduquer, donner des valeurs. Pour que les plus jeunes apprennent à vivre en société et donnent l’exemple à leurs parents. «Je travaille à Molenbeek, dans une bonne école: «Tamaris», avec une direction compétente. On tire tous dans le même sens: la politesse, le respect de l’autre. Ce n’est pas le cas partout». A la base de trop de problèmes, on retrouve l’enfant-roi, «à qui on laisse tout faire», et les parents qui se déchargent de leur rôle sur l’école. «Aujourd’hui, l’école doit éduquer les enfants, alors qu’elle devrait avant tout enseigner: apprendre à lire, à écrire. Et que l’éducation devrait se faire en famille, par les parents».
Un pavé dans le pare-brise du métro
Didier est conducteur de métro, la nuit. C’est son choix. Il est entré à la Stib en 1976. Receveur de tram, d’abord (heureuse époque où chaque tram avait son chauffeur et son receveur!). Puis conducteur. «A 20 ans, qui n’aime pas conduire? C’est un chouette boulot, une bonne société, on y gagne pas trop mal sa vie…». Mais depuis 1976 tout a changé. «Terrible! Je ne parle pas d’évolution, mais de désévolution. Tout au début du métro, les gens avaient de grands sourires quand «le train» arrivait. C’était merveilleux: l’ambiance entre les collègues, avec les voyageurs sur le réseau. Au fil des années, cela a décliné, comme toute la société: individualisme - chacun voudrait son propre transport -, violence, manque d’éducation… La promiscuité, le nombre de passagers qui augmente: cela crée des tensions. Et quand il y a des problèmes, les sanctions ne suivent pas. J’ai été agressé physiquement 2 fois, lors d’un changement de poste, pour le plaisir. Gare de l’Ouest, on a lancé un pavé dans le pare-brise du train. Sans suivi. L’assistante sociale qui m’a contacté une fois par téléphone a suggéré que j’avais peut-être mal réagi, que mon comportement avait suscité ce jet de pavé … Je l’ai remerciée et j’ai raccroché. On m’a parfois demandé ce que j’avais fait pour recevoir ce pavé: mon travail. Seulement mon travail».
«On s’y attendait!»
«La violence gratuite s’est beaucoup développée ces 5, 10 dernières années», confirme son épouse Nathalie. «Comme passagère, je me suis fait agresser; personne n’a bougé! Les gens ne respectent rien: qu’il s’agisse de l’interdiction de fumer ou de jeter ses détritus. Cela commence par là!». Suivent les agressions, les insultes, les crachats, les coups, la cannette de coca que l’on vide sur le conducteur… «Cela fait peur. Mon mari termine à 1h du matin, je l’attends toujours. Quand il n’est pas rentré à 1h30’, c’est la panique! Comme pour tous ses collègues, on sait comment il quitte la maison, on ne sait pas comment il va rentrer. Et un jour, un collègue ne rentre pas. On savait tous que cela allait arriver; on ne savait pas quand. Et ça ne va pas s’arrêter. Le «présumé coupable» va prendre quelques années de prison pour coups et blessures, il fera peut-être 2 ans avant d’être dehors».
Confusion des genres!
«Qui dira notre dégoût ? Alors qu’un article de presse encense le «présumé» coupable?», martèle Danielle, dont le mari est superviseur, agent de la Stib depuis 15 ans. «Notre dégoût, quand on voit qu’il est défendu, -gratuitement sans doute dès que c’est une cause médiatique ? -, par des avocats. On en a ras le bol! Aujourd’hui, c’est une marche blanche, la semaine prochaine, ce sera une marche noire. Les familles sont tétanisées. Révoltées. Le fils de la victime travaille lui-même à la Stib. Il aurait pu trouver son père. Or, sans entrer dans les détails médicaux, ceux qui ont vu son corps n’en dorment plus!».
Malgré tout, la passion résiste… Nicolas et Daniel, le fils de Danielle et un de ses amis, se destinent tous les deux à la Stib: «un rêve de gosse!». «Il y a toujours des jeunes passionnés par les transports en commun. La Stib est vraiment une grande famille, où tout le monde se connaît, s’entraide. Mais aussi où tout le monde se fait agresser tout le temps! Et nous, les familles, on ne vit plus!».
Anne GILAIN Lire la suite
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