Choix des études: une crise d’orientation?

Le choix des études supérieures est, bien entendu, fondamental pour l’avenir des jeunes. Est-il pourtant effectué de manière judicieuse? Une question légitime lorsque l’on observe le nombre important de réorientations au bout de la première année du baccalauréat et le manque chronique de candidats pour pourvoir à des métiers en pénurie. Corinne Duckstein, de la cellule orientation de l’ULB, prévient: ce choix, loin d’être anodin, doit être pris après réflexion.

- Les élèves, en dernière année de secondaire, qui viennent se renseigner sur les choix des études supérieures, ont-ils une idée bien précise de leur orientation future ou sont-ils désemparés faceà la panoplie proposée par les universités et les écoles supérieures?
- On a tous les cas de figure. Ceci dit, ceux qui viennent nous voir à la permanence souhaitent une aide à la lecture du programme ou des éclaircissements. Ils hésitent déjà souvent entre deux types de filières. Certains nous disent: «Je sais ce que je veux faire, pourriez-vous m’expliquer les cours?» Ils ne remettent pas en question leur choix durant la discussion.
Echéance et stress
- A quelle période de l’année font-ils les démarches pour se renseigner?
- On reçoit, dans notre service, 20.000 demandes tout au long de l’année. Ce sont des échanges par mail, des contacts avec les étudiants et tous ceux que l’on voit dans des salons d’étudiants, durant les journées portes ouvertes ou encore sur place dans les écoles secondaires. Il y a donc un continuum de l’information. On rencontre certains élèves plusieurs fois dans l’année, d’autres viennent nous voir à l’approche de l’échéance. Ces derniers ne sont pas les plus nombreux. Ils sont en général plus stressés. Il n’y a pas période idéale pour faire les démarches, ce qui compte c’est de prendre le temps de s’informer. Si le choix est pris qu’en octobre, ce n’est absolument pas grave pour autant qu’il ait été réfléchi. Il faut surtout mener à bien tout un questionnement. Au moment où la personne pose son choix, elle doit connaître les cours auxquels elle sera confrontée (ce qui évitera les mauvaises surprises). Exemple: on reçoit des élèves qui s’inscrivent en sciences humaines parce qu’ils n’ont plus envie de faire des sciences et qui découvrent en cours d’année un programme de statistiques. C’est typiquement un processus qui n’a pas été mené jusqu’au bout.
- Y a-t-il des jeunes qui font des choix d’études juste pour éviter des cours qui les rebutent?
- Malheureusement, on a des jeunes qui font des choix par élimination. On essaye de les recadrer, de leur montrer l’importance de leur décision. Si, a priori, un étudiant n’aime pas les sciences, on essaye avec lui de voir la raison (comment il perçoit les sciences) et, a contrario, de voir avec lui ce qui l’intéresse dans le type d’études que l’on peut trouver.
Un processus de réflexion
- Il ne faut donc pas attendre d’être en sixième année du secondaire pour cogiter…
- Justement, nous essayons de montrer l’importance du choix en invitant les élèves dès la cinquième année du secondaire à y réfléchir. Le message est: un an et demi, ce n’est pas de trop pour y penser. Il s’agit d’un processus en plusieurs étapes qui prend du temps. Les écoles nous disent parfois que les élèves, dès la quatrième année du secondaire, au moment du choix de leurs options, sont perplexes. Ils se demandent, par exemple: dois-je faire maths fortes sachant que je veux faire médecine? Là aussi, on va à la rencontre des élèves de quatrième en leur montrant qu’il est important que garder un maximum de portes ouvertes grâce à un bon choix.
- Sur base de quelles motivations font-ils leur choix d’études? Tiennent-ils, par exemple, compte des débouchés?
- Certainement, ils regardent attentivement les métiers auxquels les études mènent, à la fois en termes quantitatif et qualitatif. Est-ce que je vais trouver un emploi si je fais telles études? Si oui, quel type de métier vais-je faire? On a aussi des questions sur le contenu même des études: est-ce que c’est difficile? C’est une interrogation subjective qu’il est difficile d’y répondre. On tente d’objectiver la notion de difficulté. La crainte de l’échec est forte. Elle fait aussi partie du questionnement du jeune.
Etudes et métier
- Quels conseils leur apportez-vous?
- De bien comparer les programmes d’études et si possible de plusieurs institutions. Il y a parfois des filières identiques qui présentent des programmes légèrement différents. Il faut aussi tenir compte du cadre de ses études: on peut se sentir plus à l’aise dans une école supérieure que dans une université. Il est utile de découvrir ces ambiances avant de faire son choix. Il faut aussi essayer d’avoir une idée du type de métier que l’on a envie de faire et en précisant bien que, dans le cas d’études universitaires, il n’y a pas un lien immédiat entre les études et le métier. C’est, pour leur dire dans l’autre sens, que si le jeune est sûr du métier qu’il a envie de faire, alors il a peut-être une autre possibilité d’études qui y mène plus directement.
- C’est sans doute déstabilisant pour les jeunes d’apprendre que des études universitaires ne mènent pas systématiquement à une profession bien précise?
- Dans un premier temps, c’est effectivement déstabilisant, mais, dans un deuxième temps, cela peut être rassurant. S’ils font un choix d’études juste par goût des matières sans avoir une idée d’un métier qu’ils pourraient exercer, c’est plutôt rassurant. C’est d’ailleurs extrêmement vrai et on leur donne des exemples concrets de gens qui ont exercé tel métier en ayant fait des études sans rapport direct. Ou, a contrario, on leur donne l’éventail de métiers proposés par un type d’études.
- Les parents interviennent-ils dans le choix des enfants?
- On leur conseille d’en parler avec les parents bien sûr. Par contre, nous voyons aussi des élèves, qui subissent une forte pression familiale au point d’être paralysés dans leur choix. Ceux-là peuvent consulter un psychologue de réorientation.
Un choix personnel
- Les jeunes sont-ils influençables, par leur groupe d’amis par exemple?
- Les groupes de jeunes sont très forts. On voit parfois des amis qui veulent se lancer dans un même type d’études, même s’ils ne s’en rendent pas compte objectivement.  Il faut, bien sûr, faire un choix pour soi et pas pour ses amis que l’on peut voir par ailleurs. Je les titille un peu en leur disant: « Je suis sûre que si je demande si votre choix est personnel, vous allez tous me dire oui comme un seul homme». Mais ils doivent vraiment se poser la question: ce choix est-il le mien? Il est donc important d’essayer de se connaître soi-même. C’est fondamental. Je leur pose quelques questions : est-ce que, lors de sorties entre amis, prenez-vous l’initiative de trouver le chouette endroit? Etes-vous celui qui se charge des courses? Ce sont eux qui sont amenés à déceler leur personnalité. Il y a d’autres questions plus relevantes: lisez-vous les journaux? Quand vous écoutez la radio, quel est le sujet qui vous captive? Un fait de mœurs, un fait politique, une violence, etc? Et, souvent, les élèves me disent: «Je ne m’étais pas posé la question». Le but est de cerner les catégories de choses qui les intéressent.
Le rôle des profs
- Les professeurs de rhéto guident également les élèves?
- C’est très paradoxal: quand on demande aux élèves si les professeurs sont intervenus dans leur choix, ils répondent oui; mais lorsqu’on pose la question aux professeurs, ceux-ci disent massivement non. Ils interviennent au moins de deux manières: inconsciemment comme ce professeur dynamique qui captive ses élèves et leur donne le goût d’une matière. On voit, par exemple, dans nos inscriptions une école nous envoyer massivement des élèves dans des filières scientifiques. Puis subitement, cela chute. On apprend par la suite que le professeur de sciences a pris sa pension. Donc, les professeurs ont une influence indirecte positive. A l’inverse, on a aussi des professeurs qui découragent les élèves en leur disant: «Tu n’es pas capable de réussir les cours de maths, tu as aucune chance à l’unif». Or, un élève à l’université peut très bien accrocher dans des matières auxquels il éprouvait des difficultés, par ailleurs, en secondaire car le cadre est différent.
- Ce n’est pas courir à l’échec?
- Cela dépend le type d’études qu’ils veulent faire. S’ils ont fait 3 heures de maths par semaine en secondaire et veulent faire ingénieur, on les avertit que ce sera très difficile objectivement en leur montrant le programme et qu’il vaut mieux faire une année préparatoire pour combler le fossé. Idem pour les sciences où il y a un bagage à rattraper si on n’a pas eu des cours en secondaire. Par contre, pour une série d’autres options, le lien entre les cours suivis en secondaire et à l’université n’est pas direct. Il faut vraiment se poser la question : j’ai fait telles études en secondaire, vers quoi puis-je m’orienter à l’université?
Pour les manuels
- Sentez-vous parfois chez les jeunes que vous recevez un désintérêt pour les études supérieures alors qu’ils seraient plus heureux dans une profession manuelle?
- On est bien sûr content lorsque le jeune fait le choix d’une université, mais on n’a aucun intérêt à faire des étudiants malheureux. Si, dans la discussion, on sent vraiment que le jeune se plairait mieux dans des études non universitaires, on met le doigt sur ce point. On l’oriente vers le Siep (Service d’Information sur les Etudes et les Professions) pour qu’il obtienne des infos sur des formations.
- Les études scientifiques sont toujours autant redoutées par les étudiants?
- Ce n’est pas nouveau: il y a beaucoup plus d’étudiants dans les filières de sciences humaines qu’à caractère scientifique, à l’exception de la médecine qui connaît un grand engouement. C’est sans doute lié à la difficulté perçue des études, mais aussi à l’image de la science contribuant à la pollution ou d’autres facteurs perçus négativement par les jeunes.
Métiers en pénurie
- La liste des métiers en pénurie, publiée par l’Onem, montre un manque crucial d’architectes, d’ingénieurs, de kinés, etc. Cela ne pousse pas les étudiants à se lancer dans ces études?

- Les jeunes ne nous posent pas la question: quels sont les métiers en pénurie vers lesquels je pourrais me diriger? On ne fait pas un choix d’études en fonction des pénuries.
- Ce n’est pas une erreur par temps de crise?
- Certainement pas, pour une série de raisons. D’abord, quand il y a une pénurie aujourd’hui, personne ne peut garantir qu’elle sera encore d’actualité dans cinq ans lorsque les étudiants auront terminé leurs études dans le meilleur des cas. Et même, le fait de dire une chose pareille pourrait créer l’effet inverse: imaginons que tous les élèves orientent leur choix vers tel métier, on pourrait avoir un trop plein de candidats quelques années plus tard. Deuxièmement, ce sont des études difficiles. En s’engager dans ces études durant cinq ans sans avoir le goût de ces matières-là, juste par intérêt de trouver potentiellement un job plus tard, est un risque et n’est pas à conseiller pour leur épanouissement.
Trop d’échecs
- Lorsqu’on voit le taux d’échec en première année d’université et le nombre de jeunes qui décident de se réorienter au terme de ce premier essai, cela pose tout de même question quant à l’efficacité de l’information préalable à l’inscription?
- C’est une question qu’on se pose d’une manière telle qu’on a décidé de mener une enquête systématique auprès de tous les nouveaux inscrits chaque année pour voir l’évolution. On veut analyser le processus qui a conduit les jeunes dans leur choix d’orientation, à quel moment ils l’ont fait pour voir la maturation de la décision, voir s’ils ont eu des hésitations, etc. Avec ses données, on voudrait voir, selon les cas de figure, s’ils ont réussi leurs études, s’ils se sont réorientés. Ainsi, on pourra peut-être définir un processus qui serait plus déterminant qu’un autre.
- Pourquoi ne pas distribuer des syllabi aux élèves afin qu’ils se rendent réellement compte du contenu des cours?
- Cela fait partie d’une proposition que l’on voudrait mettre en œuvre prochainement. Dans notre centre d’informations sur les études, on voudrait constituer un espace de documentation avec le syllabus de première année. Quelqu’un qui veut faire de l’anthropologie n’a jamais eu un cours sur cette matière. En feuilletant un syllabus, il pourrait avoir une idée et c’est beaucoup plus concret.
Deuxième chance
- Pour les indécis, peut-on faire plusieurs choix au cours de sa vie d’étudiant?
- Il n’y a pas qu’un seul choix mais plusieurs choix qui peuvent correspondre au profil d’un jeune. On peut se sentir à l’aise aussi bien dans les sciences politiques que les sciences humaines. Ce qui est nouveau, depuis la réforme de Bologne de 2004, c’est la possibilité de changer d’orientation entre le premier et le deuxième cycle. Et donc, on peut poser un nouveau choix qui peut être radicalement différent d’un cycle à l’autre. C’est une deuxième chance. De plus, cela leur permet d’avoir un parcours diversifié qui peut s’avérer utile dans la vie professionnelle qui, de nos jours, est plus souvent marquée par des réorientations et des formations. On peut, par exemple, avoir obtenu un bachelier en sciences politiques et poursuivre avec un master en arts du spectacle. Il y a beaucoup d’étudiants qui profitent de cette nouvelle opportunité à ce point qu’on organise une séance d’infos à laquelle on invite les étudiants bacheliers pour leur montrer toutes les possibilités de nouvelles orientations. Pour les employeurs, ce n’est pas encore quelque chose qui a été bien appréhendé.

Leave a Reply